Naessens Monthier

Ecopedagogy

MINERAL SOCIAL: pédagogies rituelles et socialités minérales

Cynthia Montier & Ophélie Naessens, 2026

De quelques mots d’introduction

Nous et les cailloux

Depuis 2019, nous formons un duo d'artistes-chercheuses et intervenantes. Au croisement de nos pratiques rituelles, pédagogiques et sociales, nous explorons les notions de pédagogies rituelles et de socialités minérales depuis les formes artistiques co-créatives ou socialement engagées. Ensemble, nous imaginons et expérimentons des dispositifs participatifs mêlant intimement pierres, spiritualités et résistances dans une perspective anthropologique, artistique et féministe. À travers des formes documentaires, protocolaires et performatives, nous créons des expériences collectives basées sur la transmission de savoirs (notamment intuitifs ou affectifs), les rituels et récits  de pierres au prisme des mouvements sociaux et minéraux. Par le biais d'images lapidaires, d'objets, de récits et de gestes lithiques (déposer, lancer, enfouir, lever, etc.) émanant de nos enquêtes, nous cherchons à faire émerger de nouveaux imaginaires comme de potentiels supports de médiation et de transmission. Nous mobilisons des méthodologies qui se déploient à partir de protocoles d’enquêtes narratives, géologiques et intuitives autour d’un territoire donné, de ses habitant·e·x·s, de ses objets et ses affects.

Notre intérêt partagé pour les pierres, roches, minéraux et autres cailloux a été le point de départ de notre rencontre, amicale comme artistique. Nous considérons les pierres comme à la fois des sujets engagés dans des pratiques rituelles et spirituelles, abondamment décrites par les anthropologues, mais aussi plus intensément encore aujourd’hui, en tant que sujets éco-politiques en proie à un rapport prédateur à la terre et à ses communautés (extraction, minage, dynamitage, destruction des ecosystèmes, pillages des communautés, etc.). Les pierres sont ainsi pour nous des dispositifs de communication, de luttes, de lecture ou d’expressions affectives, de mémoires collectives, ou encore dotées de charges particulières. Aussi, depuis la nuit des temps, les pierres accompagnent les gestes et les communautés : rituels magiques, lectures divinatoires, soins du corps et de l’âme, processions sacrées, fondations spirituelles ou actes de résistance. De la pierre levée au mégalithe, du pavé jeté au message gravé, les pierres sont à la fois témointes et actrices d’histoires, de soulèvements, de transmissions, au fil des époques et dans des territoires géopolitiques variés. Les pierres comme sujettes d’histoires jouent des rôles cruciaux dans la définition de la subjectivité depuis l’aube de l’humanité, et en particulier dans les moments de turbulences tels que nous traversons actuellement. Dans une époque marquée par la séparation du vivant et du non-vivant, nous cherchons à réinvestir nos relations aux pierres par le prisme du rituel.

Pierres, rituels et résistances (d’Utopiana à la HEAD)

Au début de l’été 2025, nous sommes invitées par Marianne et Olivier à imaginer un workshop à la HEAD, au sein du master TRANS-forme. Cette invitation fait écho au travail que nous menons alors à Utopiana : un travail de création et de recherche autour des rituels d’enfouissement et levée de pierres (anthropologiques, politiques, spirituels, culturels), au prisme de leurs relations aux pratiques sacrées et citoyennes, aux soins et aux combats politiques, aux terres et aux communautés, en conversation avec le philosophe Frederico Luisetti (Nonhuman Subjects: An Ecology of Earth-Beings, 2023). À partir de nos propres travaux, nous avons rencontré la pensée de Federico, et ce qui a particulièrement retenu notre attention, c’est l’idée des pierres comme storied-subjects – comme sujettes narratives – sujettes d’histoires, et leurs inscriptions dans les luttes, anciennes et contemporaines. À travers le travail de Marisol della Cadena, et accompagnées des perspectives ecotransfeministes 1 ou des droits de la nature, les entités minérales ouvrent un champ de relations et d’alliances sensibles pour penser nos liens aux sols, aux eco-systèmes et aux corps collectifs comme des responsabilités rituelles, de façon généalogique et politique.

Ces sujettes existent à partir du moment où elles provoquent des disruptions et des distributions alternatives de l’espace, du temps et des corps, mais aussi des fonctions et des places habituellement définies pour les êtres. Les pierres sont animées, non pas comme les êtres biologiques (plantes, animales), mais à travers leurs rencontres affectives, rituelles et signifiantes avec nous, les être-humain·es 2 . Elles nous permettent de penser autrement nos liens aux « esprits de la terre 3 », à ce qui sépare ou relie les mondes visibles et invisibles, les vivant·e·x·s et les non-vivant·e·x·s. Elles nous autorisent également à penser notre relation au temps d’une manière non-linéraire (passé/futur, vie/mort), dans une épaisseur temporelle éprouvée dans nos rituels comme des seuils.

Les pierres sont ainsi des storied-subjects, c’est-à-dire qu’elles racontent des évènements qui se sont produits, en laissant parfois des traces topographiques (des empreintes, des agencements, des trous, etc.) qui rendent l'événement présent. La pierre témoigne parfois d’un usage public et social, elle informe dans le temps et transmet certains enjeux sociaux d’une communauté. La pierre commémore autant qu’elle fait lien, médiation entre les sociétés et leurs âges, signe de passage et de mémoire.

Dans les mythes, légendes et histoires de pierres, celles-ci bougent, dansent, veillent, grandissent, font des rondes. Si ces êtres demeurent à nos yeux le plus souvent des rochers tranquilles, ils s’agitent en continuant sans cesse de subir des subjectivisations 4 .

«Ces pierres plantées dans la terre vivent - racontent les paysans et les bergers [...] -, elles tournent sur elles-mêmes, elles dansent, elles se plient, elles boivent ».
Fulvio Jesi, Il linguaggio delle pietre, Milan, Rizzoli, 1978.

[fig.1 Ophélie Naessens & Cynthia Montier, in « Mineral Socialities », in Labor A. (ed.), Giardini postnaturali e ecologie minerali [Postnatural Gardens and Mineral Ecologies], Muse, Trento, 2025.]

Ainsi, les pierres constituent en quelque sorte l’histoire du monde : elles sont des présences troublantes. Les pierres comme sujettes narratives sont au cœur de notre travail : disposées, touchées, manipulées, parlées, dans nos performances, ateliers et dispositifs. Celles-ci nous accompagnent dans l’exploration de formes que nous appelons les “sociétés minérales” 5

« Les pierres persistent et les hommes meurent, les pierres restent fermes et les animaux errent. Les roches condensent le temps dans la matière d'une manière qui est interdite aux acteurs biologiques : leurs strates sont une archive des forces qui décomposent et recomposent la vie ; dans leur espace solide, le temps se déforme, les rythmes de création et de destruction des organismes, les zones de contact entre les corps individuels et l'environnement deviennent poreux. »
Luisetti Federico, Nonhuman Subjects,  Cambridge University Press, 2023, p. 32.

Dans la lignée de ces recherches, nous avons imaginé pour les étudiant·x·e·s du master TRANSforme le workshop “Alliances Minérales”. Celui-ci proposait d'explorer des formes de ritualisations collectives marquées par la « confiance de réception des forces du vivant 6  », pour penser des espaces-temps de convergence entre subjectivités, socialités, rituels et forces terrestres : des zones de contact et de généalogie, entre nos corps et les mondes minéraux. Plusieurs questions ont guidé cette recherche :

Quelles écologies et quelles alliances pouvons-nous imaginer avec les entités non-humaines, notamment non-visibles ou minérales ?Qu’ont-elles à nous transmettre ou à nous apprendre de nos relations, de nos attachements ou de nos détachements, de nos conditions terrestres en commun ?

À travers ce travail collectif de trois jours, il s’agissait d’ouvrir avec les étudiant·x·e·s un espace de dialogue et de transmission — intuitif, politique et affectif — avec les pierres : non comme objets inertes, mais comme sujettes à histoires (présences, archives, compagnes).

 Quelques pistes réflexives

Nous nommons ici «rituelles», des pédagogies recentrées sur les corps et les gestes, les émotions et l’expérience personnelle, ainsi que la création collective, dans un contexte de transmission de connaissances et de compétences dans la pédagogie artistique. Nous mettons également en relation ces pédagogies rituelles avec des techniques de groupe issus des milieux transféministes ou des pratiques communautaires ou engagées socialement.

 Pierres somatiques : de l'importance du corps et des gestes collectifs

Dans Sociologie et anthropologie (1968), l’ethnologue Marcel Mauss évoque le rituel comme un ensemble d’actes traditionnels efficaces, accomplis selon une suite réglée de gestes et de paroles, transmis par tradition. L’accent est mis sur la mise en corps du rituel à travers une suite de gestes formalisés. Or, trop souvent dans les enseignements artistiques, particulièrement dans les unités théoriques, nous – étudiant·x·e·s et enseignant·x·e·s – avons tendance à oublier que nous avons aussi un corps. En amphi ou en atelier, il est aisé de remarquer une absence de considération pour le corps en situation d’apprentissage. Au contraire, certains dispositifs empruntés à des pratiques rituelles invitent à (re)donner une place au corps dans les enseignements. Starhawk nous rappelle que les rituels sont une clé possible pour galvaniser notre force collective. Ils sont, selon l’autrice féministe anti-militariste 7 :

« des moments de connexion où nous pouvons clarifier des visions communes, traverser des phases de deuil ou célébrer des victoires ensemble. Des moments qui nous aident à nous connecter les uns aux autres et à habiter nos territoires, et pourtant ils sont redoutés par certains militants. Cette crainte provient de la peur des sectes et de la religion, des comportements irrationnels, de l’inconnu… Mais le rituel est bien plus ancien que n’importe quelle religion organisée et même des animaux en ont développés. Peut-être cette peur des rites est-elle davantage basée sur l’angoisse de lâcher le moi libéral individualisé, la crainte de notre capacité à fusionner dans une effervescence collective où le moi, l’autre, le corps et le monde ne font qu’un. Peut-être fait-il ressortir la peur d’être vraiment lié, et donc la peur d’être vraiment libre. »
Starhawk, Réveiller l’obscur : Femmes, magie et politique, Paris, Cambourakis 2015, p. 43.

Par exemple, la marche est une pratique présente dans nombres de rituels sacrés ou profanes (procession, défilé, manifestation, etc.). Dans des espace-temps pédagogiques (ateliers, workshops, mais aussi unités théoriques), nous proposons des exercices de déambulation collective empruntant à des pratiques rituelles, en nous appuyant sur des artistes contemporaines qui développent un travail traversé par les questions du corps en mouvement, du rituel, de la déambulation, et créent des protocoles de marche (Ami Skånberg, Johanna Rocard, Amalia Pica, Kateřina Šedá, etc.).Au-delà de permettre le renouvellement de l’appréhension d’un territoire quotidien par le regard artistique, il s’agit d’introduire à travers ces ateliers les pratiques somatiques au cœur des enseignements et dans nos espaces de travail, ainsi que de reconnecter les corps aux processus de création. Ces approches croisent ainsi les perspectives d’une pédagogie sensible fondée sur les expériences corporelles des apprenant·x·e·s.

De plus, ces exercices visent l’expérimentation d’un rapport différent au savoir, s’inscrivant dans des postures corporelles et des modes de consciences de la présence des autres 8 . Penser le rituel comme une forme pédagogique, c’est-à-dire d’appréhension du réel en commun, renvoie aussi à l’idée de l’artiste performeuse et pédagogue Suzanne Lacy selon laquelle l’art serait un canal pour l’empathie. Cela fait en outre écho à certaines pratiques féministes de groupe comme celles développées par les italiennes entre les années 70 et 80 (Librairie des femmes de Milan ; Rivolta Femminile) ou proposées par Alex Martinis Roe (“The Practice of Listening 9 ). La mise en mouvement des corps est favorisée par l’expérience collective, la conscience de soi et des autres. Il s’agit aussi de s’extraire de la posture statique conditionnée par les habituels mécanismes de transmission et de réception des connaissances. Plus de bureau, d’estrade, de face-à-face, mais des corps ensemble, en présence. La marche devient à la fois un outil de réflexion mais aussi de création. D’autres pratiques somatiques peuvent être introduites en situation d’apprentissage (Isabelle Ginot, Mabel Elsworth Todd, Alex Martinis Roe) ; notamment en convoquant des approches corporelles visant à développer la conscience du corps des étudiant·x·e·s (respiration, lenteur, attention, qualité du mouvement, perception interne, etc.) dans la perspective d’une amélioration de l’expérience pédagogique.

La pédagogie rituelle peut aussi être envisagée comme performance artistique en action. Dans l’ouvrage Performing Pedagogy : Toward an Art of Politics (1999) Charles R. Garojan défendait déjà l’idée d’une pédagogie qui ne soit pas uniquement basée sur la transmission d’informations, mais davantage pensée comme une performance artistique. L’acte d’enseigner serait ainsi à penser comme un acte performatif entremêlant corps, gestes et voix. Pour la chorégraphe et pédagogue Anna Halprin (Mouvements de vie, 2009), le rituel est un processus d’apprentissage incarné. Selon l’artiste, l’apprentissage passe avant tout par le corps, et la pédagogie rituelle s’appuie sur des partitions ouvertes qui organisent et proposent des actions simples (marcher, respirer, toucher, etc.) qui permettent aux participant·x·e·s d’accéder à une connaissance par l’expérience plus que parle verbal. Le rituel est vécu dans le corps des apprenant·x·e·s. 

De l’importance des émotions et des histoires personnelles

Dans les rituels au sens anthropologique, le partage collectif de paroles et d’histoires est un élément essentiel. Dans cette perspective, les pédagogies rituelles entretiennent pour nous un lien étroit avec les pédagogies féministes au cœur desquelles le care ; au sens d’attention à l’autre (Sandra Laugier), à sa parole et ses émotions, est fondamentale. Les pédagogies féministes précurseuses (Judy Chicago et Miriam Schapiro, Terry Wolverton, bell hooks, Suzanne Lacy, Doris Stauffer, etc.) apportent aux pratiques de transmission une considération pour les affects et les récits personnels. Nous retrouvons également cette considération dans de nombreuses propositions pour des pratiques collectives féministes : “autohistoria-teoría” (Gloria Anzaldua), écoute radicale (Carol Gilligan), auto-conscience (Carla Lonzi).

L’expérience de la parole est éprouvée par le vécu collectif, par le biais d’exercices de mise en récit et d’écoute attentive, ainsi que de conscience de soi au sein du groupe.

Ces apports permettent de mettre en regard les rapports de domination, les vulnérabilités et invisibilités, de défendre une réduction des hiérarchies, l’absence d’opposition entre théorie et pratique, entre personnel et politique, ainsi qu’une relation entre enseignant··x·e··s et étudiant·x·e·s fondée sur la collaboration et l’écoute. Plus récemment, dans une publication du Master TRANS, le Collectif microsillons revendique « une pédagogie qu[iels veulent] féministe (remettant en cause les oppositions binaires entre théorie et pratique, personnel et politique et favorisant la pensée collective)10 ». Dans l’ouvrage La Part affective, Sophie Orlando (Villa Arson), explique quant à elle comment les liens pédagogiques d’aujourd’hui reposent avant tout sur la circulation des affects, à travers une « articulation entre l’intime et le politique [qui] rend dès lors possible l’écriture d’un récit renouvelé de l’art 11 ». 

Concrètement, dans nos formats pédagogiques, cette perspective peut se traduire par l’introduction liminaire de séquences basées sur la transmission d’histoires personnelles et de souvenirs (réels ou fictifs) comme moteur de création. Cette introduction a vocation à créer des îlots de communautés de rencontres et de partage entre les étudiant·x·e·s, et à permettre une initiation de la pratique dans un cadre plus intime et convivial. Aussi, raconter des histoires permet de réduire les appréhensions avant le passage à la pratique, de mettre en commun une vision, un regard personnel et sa possible identification.

Placer au centre des échanges le récit personnel interroge de plus les hiérarchies d’usage dans nos formations artistiques entre savoirs académiques et savoirs populaires, permet de mettre en valeur des modalités de transmission des savoirs basées sur l’expérience et le vécu personnel, ainsi que la revalorisation des émotions ainsi que de l’intuition sur la rationalité. Donner une place dans aux émotions et expériences vécues au cœur de la pédagogie permet d’utiliser celles-ci comme moteur d’une pratique artistique incorporée et sensible.

Pédagogies rituelles et co-création

Dans ses différentes occurrences séculières, le rituel est fondamentalement pensé comme une pratique qui s’éprouve et se transmet collectivement ; un espace-temps à vivre ensemble. Contrairement aux rituels religieux 12 , les rituels en arts et dans les contextes militants ne sont pas figés, mais fluides, pouvant être co-créés par le groupe. Aussi, ceux-ci sont conçus comme des formes pouvant s’inscrire dans une temporalité non-linéaire, c’est-à-dire, à l’intérieur de laquelle les histoires trouvent une place sans contraintes délimitées de temps ou d’espace. La place de la co-création est fondamentale dans cette perspective, car amenant les étudiant·x·e·s à prendre en charge leur propre responsabilité quant aux contenus (théoriques, référentiels, pratiques) des enseignements 13 .

« Le rituel est un acte de responsabilité qui donne sens. Et comme le mot anglais respons-ability le dit bien, il s’agit de l’acquisition d’une possibilité de réponse ».
Jean Duvignaud, Fêtes et civilisations, Arles, Actes Sud, 1991, p. ?.

Davantage, les pédagogies rituelles peuvent être envisagées  comme des  outils de transformation personnelle et collective. Dans les pratiques artistiques participatives telles qu’éprouvées dans les performances rituelles, l’idée d’un partage des responsabilités est réinvestie dans la création et ainsi le postulat d’une relation à autrui non hiérarchique, fondée sur la mise en commun des savoirs. Plutôt que de transmettre verticalement des contenus, il s’agit d’ accompagner les participant·x·e·s dans la découverte de leur propre expertise et intérêts, ainsi que de faire émerger collectivement des possibles. Les pédagogies rituelles invitent donc enseignant·x·e·s, intervenant·x·e·s et étudiant·x·e·s à se questionner ensemble sur la construction d’espace-temps d’apprentissage plus inclusifs, fluides, et co-construits 14 .

Dynamiques collectives et postures éthiques, du lien dans la création partagée

Cette pratique réflexive des pédagogies rituelles se situe dans la lignée de nos expériences et des outils que nous élaborons au sein de contextes pédagogiques, sociaux, artistiques, militants (université, CFPI, ESEIS, centre d’accueil de jours, associations de quartiers prioritaires, etc.).Dans ces contextes, nous explorons les mises en place de formes pédagogiques rituelles dans des contextes extra-artistiques, et nous nous questionnons :

Quelles sont les dynamiques à prendre en charge sur ces terrains ? Comment mêler création partagée et travail social, soin, médiation ? Quelle(s) adresse(s) mettre en place ? Il s’agit de réfléchir, depuis le corps collectif – le groupe – aux outils de création à plusieurs (intervention, laboratoire, cercle, collective, coven) et aux expériences artistiques partagées. Nous attachons une importance particulière à la prise de conscience de la part éthique et émotionnelle dans les postures mises en œuvre (artiste-intervenant·e notamment). Dans ces démarches engagées, qui impliquent la participation de personnes issues de milieux différents, il nous est important d’être attentif·ve aux mécanismes d’autorité et aux dynamiques de pouvoir pouvant s’exercer au sein d’une démarche co-créative. Notre ancrage méthodologique et les outils mobilisés proviennent de l’anthropologie sociale et de l'éducation populaire, des pratiques rituelles et communautaires, performatives et militantes, de la co-création et du travail social, des pratiques de soin, de lien, et des savoirs féministes, mais aussi des savoirs intuitifs, somatiques et divinatoires. Dans nos interventions, la pédagogie rituelle ouvre un espace attentif aux endroits de vulnérabilité, au sein duquel ritualités et socialités constituent un prisme fort : des gestes qui unissent. 

De quelques pistes pratiques

Le workshop “Alliances minérales”, s’est déroulé en septembre 2025 à la HEAD. Il s’est déployé à travers une suite d’expérimentations collectives : des marches, des récits, des gestes, etc. Nous avons exploré ensemble la pierre – comme sujette relationnelle (geocorps) et storied-subjects – à la fois matière, mémoire, outil critique et compagne politique, mobilisant une généalogie d’approches sensibles, intuitives et transversales issues de nos recherches (storytelling, récits minéraux, arpentage de pierre, archive affective, exercice somatique, généalogie de gestes lithiques…). Nous en retraçons ici quelques entrées et pistes.

Marches de pierres

Partir marcher à deux, guidé·es par une intention, selon un itinéraire intuitif.

Rencontrer sa pierre compagne.

Histoires de pierres

Se partager des histoires.

Une histoire (de soin, de protection, de courage, d’accomplissement).

Une histoire comprenant un élément minéral (une randonnée, une baignade, une ascension, une manifestation, un évènement magique, etc.)

          

Les pierres qui ont faim (O.)“Dans les Andes, des pierres nommées illa sont considérées commeindispensables à l’élevage. La plupart du temps, c’est leur aspect zoomorphequi les désigne comme illa, les plus convoitées étant celles en forme detaureau (waka)Lorsqu’un berger aperçoit une telle pierre et que celle-ci estde petite taille, il l’emporte dans sa parcelle. Il y fait un trou et y place la pierrede telle sorte que la figure de l’animal regarde dans la direction où le soleil selève. Lorsqu’il en a plusieurs, il les dispose en rang. Le berger a alors la charged’élever ces pierres (uyway en langue quechua ; criar en espagnol), de les nourrir, d’en prendre soin. Car pour les bergers, ces pierres ont faimet ont besoin d’attention. » 

Pierres de foudre (C.)« L’histoire que je vous partage concerne la découverte par des archéologues à l'entrée de la villa romaine de Bernex, une inscription lithique dédiée à la foudre accompagnée d’une hache néolithique en pierre dont l'origine était attribuée, dans l'Antiquité, à la frappe de l'éclair. Cette découverte est vraisemblablement à mettre en relation avec un rituel selon les archéologues. Le culte de la foudre serait d'inspiration étrusque, et induit la croyance selon laquelle tout lieu touché par ce phénomène deviendrait sacré et nécessiterait un rite d’enfouissement des objets foudroyés, et l'endroit resterait marqué par une dédicace.A Bernex, l'explication d'une telle découverte suggère trois interprétations : soit il importait d'indiquer un endroit réellement frappé par la foudre, soit il s'agissait de marquer le lieu de découverte de la hache néolithique prouvant un passage antérieur de la foudre, soit enfin on a souhaité protéger le lieu d’un nouveau passage de la foudre. »

Bibliomancie des pierres

Construire un corpus commun.

Créer des zones de contact (appartenances, attachements, parentés).

Tisser des liens et colporter des histoires.

Des pratiques d’écriture mystique aux cercles féministes de lecture.

Bibliothèques amoureuses – bibliothèques de désir – Archives of feelings (Ann Cvetkovich) – autohistoires (Gloria Anzaldua)

 

Warm Up – Pilate des pierres

Connexion physique avec sa pierre.

La découvrir, la sentir, l’appréhender, l’apprivoiser par le corps.

 

Vers un rituel collectif de corps

Expérimentations collectives de mise en mouvement du corps dans l’espace

Avancer en procession, s’allonger, se masser, déambuler, se barricader, gang de pierre …

 

Gestes rituels de pierres

Expérimenter des gestes rituels avec des pierres, expérimenter des postures corporelles

Laver, panser, passer, fumiger, emmailloter, lever, graver, enfouir, jeter, plonger, porter, enterrer…

  

Rituel

Écriture d’un rituel collectif – partition

Formulation d’une intention collective

Procéder ensemble au rituel dans l’espace public

  1. Au sujet des relations au vivant, des liens entre destruction de la nature et oppression des personnes trans, intersexes et non-binaires : voir les travaux récents de Clovis Maillet et Emma Bigé dans  Écotransféminismes, Paris, Les liens qui libèrent, 2025.
  2. Haraway Donna, Manifeste des espèces compagnes, Paris, Flammarion, 2019.
  3. Glowczewski Barbara, Réveiller les esprits de la terre, Paris, Dehors, 2021.
  4. Fulvio Jesi, Il linguaggio delle pietre, Milan, Rizzoli, 1978.
  5. Luisetti Federico, Nonhuman Subjects,  Cambridge University Press, 2023, p. 32.
  6. Glowczewski Barbara, Réveiller les esprits de la terre, Paris, Dehors, 2021.
  7. Starhawk, Réveiller l’obscur : Femmes, magie et politique, Paris, Cambourakis 2015, p. 43.
  8. Dans le travail social, on parle aussi de récit de vie, de marche sensible.
  9. Martinis Roe Alex, To Become Two - Propositions for Collective Feminist Practice, Berlin, Archive Books, 2018.
  10. microsillons, Master TRANS – Pratiques artistiques socialement engagées, Expériences en commun 2020-2021, Genève, HEAD, 2021, p. 7.
  11. Orlando Sophie, La part affective,Paris, Paraguay, 2024, quatrième de couverture.
  12. Les rituels païens anciens et contemporains sont aussi concernés par cette fluidité.
  13. Jean Duvignaud, Fêtes et civilisations, Arles, Actes Sud, 1991.
  14. Ces réflexions sont aussi ancrées dans notre expérience d’enseignement à l’École des Interventions (CFPI - HEAR Strasbourg) dans laquelle nous accompagnons les stagiaires dans leurs pratiques collectives dans le contexte de l’intervention artistique différents milieux (institutions ou structures médico-sociales, éducatives, et de soin, etc.)