Pereira

Ecopedagogy

Les contradictions du technocapitalisme environnemental et de ses opposants. Une enquête d’éducation philosophique au futur

Irène Pereira, Professeure des Universités, CIRNEF/Université de Rouen-Normandie, 2025

L’article prospectif publié ci-dessous a été commandé à Irène Pereira suite à notre lecture de son ouvrage ÉCOPÉDAGOGIE. Éduquer à la justice sociale et écologique. Une introduction, un livre qui marque à nos yeux un moment important pour la réception de la notion d’écopédagogie dans le champ francophone. Il rassemble en un volume des références jusqu'ici dispersées, propose une cartographie claire des débats contemporains et offre un vocabulaire commun pour penser les relations entre éducation, écologie et justice sociale.L’autrice y propose une synthèse accessible de ce courant héritée de la pédagogie critique de Paulo Freire et développée principalement en Amérique latine, en défendant l'idée que les enjeux écologiques ne peuvent être compris indépendamment des rapports sociaux qui les produisent. Plutôt que de réduire l'éducation à l'environnement à l'apprentissage de « bons comportements » ou d'éco-gestes, Pereira montre que les crises écologiques sont aussi des questions de justice sociale, de pouvoir et d'inégalités.L'ouvrage retrace d'abord la manière dont la question environnementale s'est progressivement imposée comme un problème public au niveau international, avant de montrer les limites des approches dominantes de l'éducation au développement durable. Selon l'autrice, celles-ci tendent à individualiser les responsabilités et à évacuer les dimensions politiques de la transition écologique. En s'appuyant sur les travaux relatifs aux inégalités environnementales, à la justice environnementale et à la « transition juste », elle propose au contraire une lecture qui articule systématiquement justice écologique et justice sociale.Une part importante du livre est consacrée à la clarification des différents courants des éducations environnementales critiques. Pereira distingue notamment les approches éco-humanistes, les approches posthumanistes critiques et les courants éco-sociaux, parmi lesquels elle situe l'écopédagogie. Celle-ci est présentée comme une pédagogie dialogique et problématisante (dans la tradition freirienne), qui invite les apprenant·e·x·s à interroger les rapports de domination, les conflits socio-environnementaux et les choix de société plutôt qu'à appliquer des prescriptions comportementales.La seconde partie de l'ouvrage traduit ces principes en propositions pédagogiques concrètes, organisées autour de questions telles que : qui souffre ? qui profite ? quels types d’efforts doivent être faits ? ou encore quel projet de société écologique souhaitons-nous construire ?Si l'ouvrage n'aborde pas directement le rôle que l'art peut jouer dans des processus écopécdagogiques, il nous paraît cependant particulièrement stimulant pour des artistes qui s'intéressent aux questions à l’intersection entre écologie, pédagogie et pratiques artistiques socialement engagées ; les principes de l'écopédagogie — problématisation des situations, dialogue, attention aux conflits socio-environnementaux, articulation entre critique et transformation sociale — offrent un cadre de réflexion pour penser autrement les liens entre création, apprentissage et engagement social ou écologique. microsillons, 2026

Ce texte présente des éléments d’une recherche fictionnelle qui a été menée en écopédagogie et mise à disposition sur le site internet « Education philosophique au futur » (Pereira, 2023).

 I. Cadre méthodologique de la recherche :

1. Problématique :

- Question de recherche : Quels sont les types de formations existentielles qui émergent des imaginaires concernant le futur ?

On peut appeler « formation existentielle » un processus par lequel les individus acquièrent une certaine représentation d’eux-mêmes, de l’existence, du monde et du sens de leur existence dans le monde. Les religions ou les philosophies proposent des conceptions de la formation existentielle. On peut distinguer deux types de formation existentielle : l’auto-formation existentielle (mise en œuvre par le sujet) et l’hétéroformation existentielle (liée à la socialisation produite par un type d’organisation sociale donnée). Les imaginaires relatifs au futur à travers les conceptions du futur qu’ils ou elles proposent induisent des conceptions différentes de la formation existentielle.

2. Présentation du terrain fictionnel :

le technocapitalisme environnemental comme futur possible.

Pourquoi prendre comme terrain fictionnel l’éco-technocapitalisme ?


Comme le montre Agnes Zevaco, dans Voyage au centre de la Tech (2018), il existe un lien entre l’imaginaire science fictionnel et l’imaginaire des industriel de la tech.


Nous faisons l’hypothèse qu’un des imaginaires dominants dans les élites économiques et technologiques est l’éco-technocapitalisme. Cet imaginaire repose sur une foi dans l’économie de marché et l’innovation technologique pour résoudre tous les problèmes auxquels l’humanité peut être confrontée. Elle s’incarne entre autres dans deux idéologies: l’éco-modernisme et le transhumanisme.

La construction du monde possible technocapitaliste repose sur des éléments tirés de la littérature théorique concernant le technocapitalisme actuel.

3. Construction des personnages de l’enquête.

Les personnages de l’enquête sont construits à partir de positions philosophiques qui existent dans la littérature théorique contemporaine.

4. Hypothèses :

Hypothèse 1.1 : A la vie technocapitaliste correspondent des formes spécifiques de formation existentielle.

Hypothèse 1.2. : La vie technocapitaliste est prise entre des conceptions différentes de la formation existentielle.

Il existerait deux modèles de formation existentielle dans la vie technocapitaliste :

– Un modèle libertarien insiste sur l’existence de libertés fondamentales et revendique un non-paternalisme radical.

– Un modèle utilitariste admet qu’il est possible d’orienter les prises de décisions collectives en fonction de l’utilité commune et du bien-être collectif.

La recherche va tendre à mettre en lumière ces contradictions.

Hypothèse 2.1. : Les opposant-e-s au technocapitalisme proposent également des types de formations existentiels alternatives au technocapitalisme.

Hypothèse 2.2 : Là encore, on fait l’hypothèse que les conceptions de la formation existentielle proposées par les opposant-e-s au technocapitalisme sont également traversées de contradictions.

5. Dispositif d’enquête en « philosophie de terrain fictionnelle » (Pereira, 2024):


– 
Le dispositif dialogique consiste à imaginer des dialogues entre trois types de protagonistes : a) un* Apprenti* Philosophe (AP) qui a un rôle de problématisation sceptique b) un partisan de l’éco-technocapitalisme (TC) c) un* opposant* à ce devenir du monde.

 

III. Présentation des résultats : 

Nous présentons ici un échantillon des entretiens fictionnels qui ont été réalisés (Pereira, 2023).

Entretien avec TC, concepteur chez TechnoFutur (au sujet des opposants de TechnoFutur)

AP (doctorante en philosophie) : – Que pensez-vous des personnes qui sont opposées radicalement aux conceptions de TechnoFutur ?

TC : – Déjà, ces personnes sont souvent divisées dans leurs stratégies. Car c’est bien joli d’être opposé au technocapitalisme, mais il n’y a pas beaucoup de personnes qui sont prêtes à renoncer à leur petit confort pour rejoindre les « rupturistes » et aller vivre selon leurs principes d’économie de subsistance.

AP : On peut peut-être choisir une forme moins radicale comme les alternativistes et développer des low tech, des « outils conviviaux » (Illich).

TC : Ecoutez, les alternativistes ne sont pas en capacité de montrer que leurs expérimentations sont valables à une échelle globale. Il s’agit toujours d’expérimentations très localisées.

AP : Mais n’y a-t-il pas des critiques valables parmi celles que l’on vous fait ? 

TC: Il faut comprendre déjà que le seul système économique viable, c’est le système capitaliste. En outre, seules les démocraties libérales ont pu jusqu’à présent garantir les droits individuels. Aucun système alternatif n’a réussi à s’imposer jusqu’à présent. On peut prendre l’exemple de l’effondrement du bloc soviétique. 

AP : Pourtant vos opposants accusent le technocapitalisme de conduire à une société liberticide en imposant une captation constante des données individuelles au nom d’un « paternalisme libéral ». 

TC : Comme vous le dites, il ne s’agit pas d’un paternalisme coercitif, mais incitatif. Sur ce plan, nous ne considérons pas qu’il s’agisse d’une atteinte aux libertés.

AP : Mais certaines des technologies que vous utilisez court-circuites la conscience des individus pour induire des actions.

TC : Néanmoins, les personnes sont informées avant d’utiliser nos technologies qu’ils recevront des incitations positives. Ils doivent d’ailleurs cocher une case à ce sujet.

AP : – Mais vous proposez en contre-partie de leur consentement de pouvoir utiliser vos services gratuitement.

TC : – Vous l’avez dit, il faut bien une contre-partie. Ces technologies nous coûte de l’argent en recherche et développement. Personne n’est contraint de les utiliser. Si les personnes ne veulent utiliser aucunes de nos technologies, elles peuvent toujours rejoindre les « rupturistes ». 

AP : – Néanmoins, le technocapitalisme n’a pas aboli les inégalités de richesses. 

TC : Nous ne prétendons pas abolir les inégalités de richesses, mais faire en sorte d’augmenter le bien être collectif. Comme l’a mis en lumière le philosophe Peter Singer, la pauvreté est un problème. Mais nous comptons l’éradiquer justement grâce à la technique et à l’économie de marché. Il en va de même des autres problèmes de l’humanité comme la maladie, la vieillesse et la mort.

AP : Mais pour l’instant ce n’est pas le cas…

TC : Nous n’avons pas encore réussi à développer les techniques nécessaires, mais nous nous en approchons à chaque fois davantage… En ce qui concerne la technique, il peut y avoir certes des effets néfastes à courts termes, mais chaque effet néfaste sera corrigé au fur et à mesure. Nous n’avons pas encore réussi à trouver une parfaite solution aux problèmes écologiques, mais nous avons fait des progrès dans ce sens.

Entretien avec un* alternativiste, opposant à TechnoFutur. 

AP (doctorante en philosophie) : – Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce que l’on appelle l’alternativisme ?

A (partisan* de l’alternativisme) : – Les alternativistes désignent les personnes qui défendent l’idée que la vision du monde dominante, voire hégémonique, de TechnoFutur, peut être combattue en développant des expérimentations sous la forme d’alternatives.

Généralement, les alternativistes partagent des points communs. Ils sont favorables au développement de « low tech », d’outils conviviaux, qui peuvent fournir des alternatives aux innovations technologiques technocapitalistes. 

Les alternativistes sont également partisans du développement d’expérimentations en économie sociale et solidaire qui peuvent être alternatives au système capitaliste. Ils appuient également généralement des formes de pratiques démocratiques participatives. Ils expérimentent des modes de vie alternatifs. 

Néanmoins, au sein de cette vision des choses, on peut distinguer deux approches. La première est celle de ceux qui considèrent que les alternatives peuvent faire tâches d’huile, jusqu’à permettre l’émergence d’un système socio-économique alternatif au technocapitalisme. 

Il y aussi ceux et celles qui pensent que les alternatives ne peuvent pas transformer totalement le système social actuel ou qui ne le souhaitent pas, mais qui pensent qu’elles peuvent contribuer à le rendre meilleurs, plus humains… 

AP : En quoi vous opposez vous à TechnoFutur ?

A : D’abord notre opposition à TechnoFutur est une opposition relativement aux modes de vie et à la philosophie utilitariste qui oriente les propositions de TechnoFutur.

Nous cherchons à vivre différemment en mettant au centre les liens humains. C’est pourquoi nous privilégions une économie solidaire, une démocratie du face à face. 

La technique doit être au service de l’humain et non pas le dominer. L’organisation politique doit être au service de l’humain et non pas l’asservir. L’économie doit être au service de l’humain et non pas être orientée vers une accumulation sans fin de richesses.

Nous voulons remettre l’humain au cœur du système social. Ce qui ne nous paraît plus être le cas actuellement.

AP : Votre opposition à TechnoFutur semble plus abordable pour tout un chacun si l’on compare par exemple aux hakeurses qui vivent dans la clandestinité ou au rupturistes qui prônent une économie de subsistance. 

Certes vous prônez une vie simple, mais non pas austère et ascétique. Comment expliquez vous que vous ne parveniez pas à convaincre plus largement ?

Ceux qui vous critiquent affirment que vos initiatives ne sont souvent viables qu’à une échelle locale et non pas capables de proposer des alternatives à un niveau plus vaste.

Ils affirment que même lorsque vous avez une idée qui parvient à s’étendre, elle ne parvient au mieux qu’à alimenter la machine, sans vraiment la transformer. Vos innovations techniques sont reprises pour générer de nouveaux profits. 

A : Notre difficulté provient, entre autres, du fait que nous ne disposons par des moyens de TechnoFutur pour diffuser nos expérimentations. Elles restent peu connues du grand public. 

AP : Mais même lorsque les personnes voient les expérimentations que vous menez, pour autant ils et elles ne se mettent pas à changer de vie pour rejoindre vos alternatives. Comment expliquez-vous cela ?

A : La plupart des personnes sont prises dans tout un ensemble de relations qui fonctionnent comme un système d’emprise technocapitaliste : le travail, l’achat d’un logement, la consommation de masse, les loisirs de l’industrie du divertissement… Ils se trouvent liés par tout ce système et il leur est difficile de pouvoir le quitter simplement, comme cela. 

Les économistes libéraux nous disent que les consommateurs agissent comme des agents rationnels. Mais, ces agents sont pris dans un ensemble de relations d’emprises économiques et techniques qui les privent de leurs libertés de choix.

AP : Justement comment envisagez-vous de mettre en question ce que vous qualifier de « système d’emprise » ?

A : Je ne vais pas vous mentir, c’est sur ce plan où nous achoppons. Nous ne parvenons pas à faire changer globalement les modes de vie. Parfois, comme vous le dites une de nos innovations va se diffuser plus largement au-delà de nos cercles. Mais pour l’essentiel, les comportements que nous espérions changer, ne changent pas. 

Entretien avec un* hakeurses, opposant à TechnoFutur.

AP (doctorante en philosophie) : – Cela n’a pas été simple pour se rencontrer. Vous m’avez demandé de communiquer via un canal crypté. Est-ce que vous pouvez m’expliquer en quoi consiste l’opposition des hakeureuses à TechnoFutur ?

H (membre du mouvement clandestin Hakeurses) : – Nous menons des attaques informatiques contre les innovations de TechnoFutur, en particulier nous lançons des raids de sabotage sur leurs simulateurs. Nous utilisons également leurs technologies pour les subvertir. 

AP : – Mais justement, est-ce que cela ne constitue pas une limite à votre stratégie ? Vous êtes en quelque sorte dépendant de TechnoFutur, puisque vos modes d’action reposent sur le détournement de technologies produites par TechnoFutur. 

H : – Ce n’est pas le cas uniquement, nous produisons également des technologies « low tech » que nous développons par nous-mêmes. Il s’agit de parvenir à une autonomie technologique. Ces technologies peuvent être fabriquées par nous et réparées par nous. Ce sont des « outils conviviaux » (pour parler comme Illich). 

AP : Mais vous n’êtes pas entièrement autonome de TechnoFutur dans vos technologies, par exemple, pour certains de vos composants de base. 

H : C’est exact, mais ce n’est qu’une question de temps. 

AP : – Vous êtes partisans comme TechnoFutur du post-sexualisme. En quoi néanmoins, vos thèses se distinguent de TechnoFutur ?

H : Ce que nous souhaitons, c’est que les personnes soient autonomes dans leurs transformations corporelles et ne dépendent pas du pouvoir des multinationales affiliées à TechnoFutur. Car comme vous le savez, de nombreuses multinationales financent TechnoFutur qui en retour leur fournis des nouvelles idées d’innovations technologiques grâce à leurs simulateurs. 

AP : – TechnoFutur est partisan de l’anti-spécisme, là encore, il s’agit de thèses que vous défendez. Sur quoi porte votre opposition à TechnoFutur ?

H : Nous n’avons pas besoin de recourir à de la viande cultivée en laboratoire pour défendre l’anti-spécisme, cela n’a rien à voir. On peut être vegan.

AP : – Autre point : vous prônez l’hybridation humain/machine (cyborg) et animal/humain (chimères). Là encore, ce sont des orientations que défendent TechnoFutur. Pouvez-vous m’expliquer sur quoi porte la distinction entre vos approches ? 

H : Nous pensons que l’être humain reconstruire la réalité grâce à la technique, et qu’il ne doit pas se laisser limiter par des normes morales, que celles-ci prétendent s’appuyer sur la religion, les normes sociales ou encore la nature.

Le principal point de divergence ne porte pas en effet pour nous sur le techno-constructivisme, mais sur le rapport de pouvoir économique qu’implique TechnoFutur. 

En effet, ils déposent des brevets sur leurs technologies et en verrouille le code source pour que tout un chacun ne puisse pas les utiliser.

Nous sommes des libertaires. Nous pensons que tout le monde peut utiliser les technologies qu’il souhaite pour se transformer lui-même. Il ne devrait pas y avoir de limite à cela. Il s’agit même d’une éthique et d’une esthétique de vie.

Le problème, c’est que les multinationales affiliées à TechnoFutur prétendent contrôler l’accès à ces technologies contre monnaie sonnante et trébuchante. Nous sommes opposés à la logique capitaliste de TechnoFutur. 

Pour nous, toustes devraient pouvoir accès à ces technologies, sans limitations, gratuitement. 

AP : Mais est-ce qu’il n’y a pas un risque de dépassement des limites écologiques de la planète par le recours, sans limites, à ces technologies ? 

H : Nous sommes partisans de technologies qui ne nuisent pas à la Terre.

AP : Mais n’y a t il pas ici une contradiction car en même temps vous considérez que les technologies peuvent dépasser toutes les limites dites « naturelles » comme celles entre animal et humain, entre humain et machine, entre hommes et femmes…

H : Disons que nous nous méfions de toute idée de limites, surtout quand ces limites sont présentées comme naturelles. Etre opposé*s aux désastres écologiques, cela ne veut pas nécessairement dire respecter des limites dites naturelles. 

AP : Cela veut dire que vous pensez que ce que l’on qualifie habituellement de limites naturelles peuvent être franchies par des technologies vertes, ce qui veut dire qui ne dégradent pas l’environnement. 

H : Oui, on peut dire les choses comme cela.

 

Entretien avec une rupturiste éco-féministe, opposante à TechnoFutur.

AP (doctorante en philosophie) : Pour vous rencontrer, il faut aller en dehors de la zone d’emprise de l’IA de gouvernance, dans une zone autonome. Comment expliquez vous que vous ayez accès à des zones autonomes ? 

EF : – Les technocapitalistes cherchent à défendre des apparences de libéralisme. Ils ne passent jamais officiellement par la coercition. En plus, en ce qui concerne les alternativistes, ils sont prêts à récupérer les innovations de ceux-ci, s’ils peuvent les intégrer au système technocapitaliste pour faire de l’argent. 

AP : Vous développez un mode de vie qui repose sur l’économie de subsistance. Vous êtes très influencés par le courant écoféministe de la perspective du subsistance dont les pionnières ont été entre autres Maria Mies et Vandana Shiva. Comment expliquez-vous que pour autant vous ne parveniez pas à convaincre plus largement la population de votre mode de vie ?

EF : Comme l’ont montré Maria Mies ou encore Aurélien Berlan, le libéralisme repose sur l’idée de liberté comme délivrance, alors que la perspective de subsistance repose sur l’idée de liberté comme autonomie.

Les technocapitalistes enferment les personnes dans un « techno-cocon » (Alain Damasio). De fait, il devient difficile pour tout à chacun de s’extraire de ce techno-cocon pour rejoindre un monde libre, mais austère. Vous savez, c’est comme dans Les dépossédés d’Ursula Le Guin, nous sommes libres, mais notre mode de vie est austère.

AP : Il y a également un point qui semble discutable dans le mode de vie que vous avez adopté, c’est que le mode de production domestique (ou économie de subsistance) semble induire un partage du travail sexué très inégal. On peut craindre que dans les zones autonomes, sans l’electroménager, se sont d’autant plus les femmes qui doivent effectuer les tâches ménagères. 

EF : Je ne vais pas vous le cacher, nous devons mener une lutte interne constante, entre nous, pour établir une égale répartition des tâches ménagères. 

AP : Vous êtes sensés être libertaires. Est-ce que cela ne conduit pas à des formes d’organisation coercitive ?

EF : Plutôt que libertaire, je dirai que nous sommes des partisans d’une démocratie radicale et de l’auto-organisation. Mais chacun doit se tenir aux décisions collectives qui ont été prises. Nous ne sommes pas des individualistes forcenés.

AP : Mais cela ne conduit-il pas une tyrannie de la majorité ? 

EF : Nous essayons de faire en sorte que les décisions soient prises au consensus. Nous accordons une grande place à la discussion collective. 

AP : Une autre question porte sur vos positions concernant le post-sexualisme défendu par TechnoFutur. Est-ce que votre refus des innovations technologiques n’entre pas en contradiction avec les revendications des personnes LGBTQI+ sur la diversité des genres ? 

EF : Nous considérons que ce qui fait le genre, ce ne sont pas des interventions technologiques, mais qu’il s’agit d’une réalité sociale. Pour nous, la transition sociale est plus importante que le recours à des technologies biologiques de modification du corps.

AP : Vous savez que cette position est excluante pour certaines personnes LGBTQI+ qui voudraient vous rejoindre. 

Ef : Oui, c’est un problème. Mais, ils peuvent rejoindre les Hakeurses qu’iels également poursuivent des orientations autonomes. D’ailleurs, nous tolérons la présence de certaines technologies autonomes qui proviennent des milieux hakeurses. Mais disons, que nous accordons, tout de même, plus de valeurs aux dimensions symboliques et sociales pour définir le genre, qu’à des transformations biologiques. 

AP : Accueillez vous dans votre zone autonome des cyborgs ou des humanoïds qui seraient opposés au technocapitalisme ? 

EF : C’est un sujet de discussion récurrent entre nous. Mais pour l’instant, nous préférons qu’ils et elles rejoignent des communautés d’Hakeurses.

AP : Une autre question que je me posais. Vous savez que TechnoFutur est anti-spéciste. Comment vous positionnez vous par rapport à la libération animale ? 

EF : Nous considérons que le problème n’est pas l’élevage animal qui a toujours existé dans les économies de subsistance, mais la production animale qui trouve son origine dans l’industrialisation de l’agriculture. Nous nous sentons proche sur ce plan davantage de Jocelyn Porcher que de Peter Singer.

 

IV. Discussion – Les contradictions. 

Les entretiens fictionnels entre les différents protagonistes laissent apparaître des contradictions soit entre les courants, soit même au sein d’un même courant. 

Les éco-technocapitalistes : Iels adhérent au libéralisme politique, économique et culturel. Mais iels sont pris entre l’idée de considérer les individus comme libres (en respectant des droits fondamentaux comme la vie privée, en présupposant une autonomie de la volonté) et la tendance à orienter de manière libérale (« paternalisme libéral », incitations positives…) les comportements par des technologies en fonction d’impératifs capitalistes. 

Les alternativistes : Iels considèrent que le système peut être substantiellement transformé par des alternatives. Mais, ils peinent à élargir ces alternatives. Et lorsqu’iels les élargissent, il semble que ces alternatives vienne alimenter la machine capitaliste. 

Les rupturistes (écoféministes, anti-indus…) : Iels prônent le retour à une économie de subsistance. En cela, iels pensent pouvoir faire face à un effondrement. Néanmoins, iels peinent à prendre en compte les revendication queer. Iels n’ont pas non plus une position claire sur le statut à accorder aux autres espèces vivantes.

Les hakeureuses : Iels développent une opposition au monde technocapitaliste, mais en se situant dans une ambiguïté relativement aux technologies technocapitalistes. Iels oscillent entre une stratégie de subversion de ces technologies et une stratégie d’autonomie relativement à ces technologies.

Tableau de synthèse sur les positionnements :

Les positionnements ne sont pas simples et s’avèrent divisés en leur sein. Chaque positionnement correspond à un type de formation existentielle qui est différent.

Bibliographie :

  • Pereira I. (2023). Education philosophique au futur. - https://ssophor8.wordpress.com/
  • Pereira, I. (2024). Écopédagogie : Éduquer à la justice sociale et écologique, une introduction. Academia.
  • Zevaco, A. (2018). Voyage au centre de la tech : Science-fiction et innovation. Diateino.